Présentation de ma prochaine manière (janvier 2016 et mars 2017)


C’est arrivé soudain, à l’âge de 22 ans, il me fallait produire des textes qui me feraient le même effet qu’un objet d’art et que je pourrais ensuite agencer, comme l’on agence des formes et des couleurs sur une toile blanche.

Je n’avais aucune formation, ni en art, ni en littérature. Je ne savais même pas bien écrire car j’avais fréquenté l’école anglaise. La grammaire française, je ne la maitrisais pas, loin de là. Mais j’avais deux ou trois heures par jour à consacrer à l’écriture, et j’avais les moyens de m’acheter des feuilles mobiles et des stylos. C’était merveilleux, c’était passionnant, j’avais tout ce qu’il faut!

J’ai tout de suite compris, d’instinct, que je serais capable de deux sortes de textes : des textes qui évoqueraient ma vie, telle une voix hors champ (voix off) qui témoigne et qui commente, et des textes pour concrétiser (sublimer) mon monde imaginaire, où d’ailleurs d’autres voix hors champ pourraient se manifester.

Le Contenant (extrait)
Mes premiers textes ont été étonnants. Ils ne ressemblaient pas à ce que je lisais dans les livres. Des mots inventés (des néologismes) s’étaient imposés et avaient un sens à mes yeux. Ils appartenaient aux textes. Ils ne pouvaient être retirés sans provoquer un petit ou un grand effondrement au sein de l’ensemble. Il y avait même des signes typographiques qui suggéraient de la musique. Mes textes, parfois, se prenaient pour des partitions!

Mes premiers textes, une fois agencés, retravaillés et ré-agencés afin de raconter une histoire, ont été publiés. Une petite maison d’édition a retenu le manuscrit et en a fait un livre (Le Contenant, S.D.E., 1984, 64 p.). J’avais à peine 25 ans. J’ai ensuite collaboré à quelques revues littéraires et j’ai obtenu une bourse du Conseil des arts du Canada en 1985, « afin de poursuivre ma démarche ».

Mais, psychologiquement, j’étais fragile. Des mauvais regards, des questions embarrassantes, des remarques venant de personnes dont j'avais, suivant mon éducation, l'obligation de satisfaire, ont court-circuité les contacts que j’avais avec moi-même en tant que jeune écrivaine. Je ne suis pas passée au travers. En relativement peu de temps, j'ai eu très honte de ce que j'avais écris et ma créativité s’est en quelque sorte dissipée. Dès 1986, je voulais m'effacer ou écrire « comme il faut ». J'étais retombée en enfance.

J’en ai fait une maladie. La maladie, en effet, c’est ce qui arrive quand on vit à côté de soi. Et malade, on ne fait pas les bons choix. On s’attire des ennuis, on est perméable aux discours inadéquats, on croit les menteurs et on s'y soumet, on ne reconnait pas les gens qui nous veulent du bien, on ne s'attache à rien. Oh, lors d’une maladie comme celle dont je parle, la vie peut quand même être belle par moment, et nous offrir un enfant, par exemple (un fils formidable comme le mien). Mais n’empêche... Sans que ça ne paresse trop de l’extérieur, le soi se tord, se déforme, s’assèche, se creuse... et on se retrouve à l’article de la mort pendant des années et des années, sans mourir physiquement.

Malade, j’ai quand même écrit. J’ai écrit dans le chaos, par à-coup, pendant des crises, avec l’espoir d’une condamnée qui croit aux miracles, et je m’interrompais avec les mêmes convictions qui m’habitaient lors de mes démissions répétitives et autres disparitions. J'ai traité mes manuscrits comme j'ai traité mes patrons, mes collègues et mes voisins. Hop! À la poubelle!

J’ai créé et animé deux blogues pendant ma psychothérapie qui a débuté en janvier 2012. J’ai écrit des témoignages, des commentaires et quelques textes de fiction. J’ai même combiné deux de mes billets pour en faire un texte qui a été soumis et retenu pour publication dans une revue (Chuchoter, paru dans la revue Mœbius, no. 146, en septembre 2015)! Peu à peu, je me suis reconnectée à moi-même.
La chanteuse de Juan Gris

J’en arrive donc à parler de Ludwig van Beethoven. C’était un génie, lui, mais sur le plan personnel, un perdant. Son enfance a fait durablement mal. Toute sa vie, LVB a été tiraillé, blessé, torturé psychologiquement, il a eu peur d’aimer et d’être aimé, et il a eu cette tendance à compenser dans l’imaginaire avec pour résultats la dépression et les troubles que l’on devine. Il n’a peut-être pas simulé sa surdité, mais il n’aurait pas été étonnant qu’il le fasse.

Conclusion en janvier 2016

Je suis en train d’écrire un roman en pensant à LVB. Dans ce roman, il y a Jean, un violoniste qui enseigne au conservatoire. Il y a Marie-Christine, une secrétaire appréciée, qui s’efface quand on la regarde et qui s’étudie constamment. Et puis, il y a le célèbre et génial LVB qui, selon Jean, n’était pas sourd. Une drôle d’histoire, diront les mélomanes. Sauf que…

Conclusion en mars 2017

J'ai écrit un roman en pensant aux blessures de l'enfance et à leurs conséquences à long terme. J'ai pensé à LVB, mais surtout à moi et à ma meilleure amie quand nous avions toutes les deux quatorze ans.

Ce roman s'intitule Polaretto, autrement dit « presque polar ». Il comporte une intrigue policière sans être un véritable roman policier et il aborde la thématique musicale tant sur le fond que sur la forme.

Mon objectif est double à l’égard du lecteur. D’une part, je tente de le divertir en l’amenant à la Faculté de musique où deux policiers sympathiques mènent une enquête. D’autre part, je lui fais découvrir, au fur et à mesure que se déroule l’enquête, une histoire d’abus sexuel aux origines et aux conséquences troublantes, ainsi que la personnalité attachante de la victime, dont le point de vue sur la situation pousse à la réflexion.

J'ai conçu mon roman en jouant sur plusieurs tons et en créant différentes ambiances comme dans une oeuvre musicale. J'espère qu'il flotte sur cet ouvrage une sorte de légèreté et un peu d'ironie malgré la gravité du propos, et que le tout saura plaire aux éditeurs.











Voir clair


Terminus - Jean Paul Lemieux (1961)
Ça se passe en 1986 ou en 1987. Je suis assise dans une cafétéria. Je suis seule, mais j’occupe une table pour quatre et, à ma gauche, l’une en face de l’autre, se trouvent deux personnes qui ont environ mon âge (25 ans). Je ne vois pas celle qui est assise à côté de moi, mais de biais, sans difficulté, je vois l’autre, une femme, qui commence à parler. Elle veut captiver son interlocuteur (ou interlocutrice). Elle annonce une histoire vraie et surprenante, qu’elle raconte ensuite et que j’entends parfaitement.

Quelques minutes plus tard, je renonce à tendre l’oreille et à lever les yeux de mon assiette. Après tout, je ne fais pas partie de la conversation. Mais l’histoire que je viens d’entendre m’atteint. Elle s’enfonce. Elle ne me quittera plus.

Les jours suivants, je voudrais bien raconter cette histoire moi aussi. C’est une fable. C’est un trésor. C’est peut-être un conte philosophique. Je ne sais pas, moi, mais c’est quelque chose… Or, je n’ai personne. Ma famille, c’est peu de gens. C’est ma mère et mes deux grandes sœurs, et je ne me vois pas en train de prendre le téléphone et de leur faire part de ma découverte. Elles me trouveraient bizarre. Quant à mes amis, ce ne sont pas des amis intimes. Ce sont des collègues. Si je me décide à partager avec eux cette histoire, il me faudra m’immiscer dans une conversation et commencer par expliquer que j’ai entendu la chose par hasard, de la bouche de quelqu’un que je ne connais pas, et que j'y crois seulement à cause de ce que j’ai perçu dans le ton et sur le visage de la conteuse. Je ne pourrai rien affirmer, sauf peut-être mon enthousiasme pour un tel récit. D’ailleurs je doute de plus en plus. Je me demande si une telle histoire présente vraiment un intérêt. Je ne sais rien des réactions qu’elle peut susciter en dehors de moi. Je m’imagine mal en train de prendre la parole dans ces circonstances, d’autant plus que si je doute, je crispe, et si je crispe, mes manières en saccade et ma voix aigüe peuvent à elles seules tout gâcher. Je peux rougir au point d’en avoir le souffle coupé et les yeux hagards.

Il m’arrive encore, de temps en temps, d’éprouver l’envie de raconter cette histoire. Cela se produit quand les circonstances s’y prêtent ou quand les échanges entre les personnes qui m’entourent portent sur un thème approprié. Mais mes doutes quant à la valeur de cette anecdote, s’il m’est permis de l’appeler ainsi, ces doutes rappliquent aussitôt. De plus, à mes craintes habituelles – la condescendance des uns et le scepticisme des autres – s’ajoutent l’idée un peu absurde, mais plausible malgré tout, qu’une telle histoire puisse déjà être connue, voire célèbre. Après tout, trente années se sont écoulées depuis la scène à la cafétéria et il n’est pas impossible que l’événement dépeint soit encore plus ancien. Bref, une telle histoire aurait déjà fait le tour, de bouche à oreille, à mon insu. Je n’aurais jamais été avisée de la célébrité de cette histoire. Je n’aurais pas l’heure juste. J’aurais gardé mes sentiments intacts depuis l’instant où j’ai tendu l’oreille à la cafétéria. Voyez-vous, je me mêle rarement aux autres. Je suis solitaire à un point tel, que ma mère elle-même le soulignait à chaque occasion possible. Un jour, autour de la table, devant son ami, elle est allée jusqu’à prétendre que je n’avais jamais entendu parler de l’accident de Tchernobyl, ce qui était quand même faux! En tout cas, la peur du ridicule et de tout ce qui pourrait me ridiculiser ont fait en sorte que j’ai toujours préféré me taire.

J'ai mal. Je ne sais plus très bien ce que je dois croire au sujet de cette histoire. Est-elle célèbre, oui ou non? Saurait-elle intéresser un grand nombre ou un petit nombre de personnes? Ai-je été folle de la garder en mémoire? Et s’il m’arrivait enfin de la raconter, saurais-je la présenter de la bonne manière? Si j’osais, passerais-je encore pour une drôle de fille, pour spéciale, pour snob ou pour un être aussi bizarre que le protagoniste en question?

Cette histoire, c’est celle d’un vieil homme, mais ça pourrait être celle d’une vieille femme ou d'une jeune personne. Ce vieil homme s'est rendu chez l'opticien. Il avait l’air louche quand il est entré dans la boutique. Il n’a pas prononcé une seule parole. Il est demeuré rigide et silencieux. Il a attendu que l’opticien s’approche et l’interpelle. Il lui a remis une ordonnance (il avait besoin de lunettes), puis il a laissé l’opticien s’affairer autour de lui. C’est ce dernier qui a tout exprimé et fait tout le travail, même le choix de montures. Le vieil homme n’a pas bronché tandis que l’opticien lui posait des montures sur le nez et les commentait.

Une semaine plus tard, suivant ce que l’opticien lui avait dit, le vieil homme est revenu. Il n'était pas mieux disposé et pas plus alerte que la première fois. Et encore, l’opticien s’est animé pour deux, du moins jusqu’au moment où il a posé les lunettes sur le nez de son client. Le vieil homme a eu une réaction à l'instant même où il a vu avec ses nouvelles lunettes. Il s’est montré stupéfait. Tendu, ses yeux écarquillés et la bouche ouverte, au ralenti, il a fait un tour de 360sur lui-même. En fin de parcours, il a ôté ses lunettes, les a déposées sur le comptoir, puis il a fait demi-tour et d’un pas vif, il a quitté la boutique.


Le 1er novembre 2015


Peluche (fiction)

Un violoniste, qui était un ami de ma mère, ne se séparait presque jamais de son ours en peluche. C’était un ours roux, qui avait sa place partout : à l’appartement, à l’hôtel, en coulisse et dans un sac à dos. Le jour où ma mère m’a annoncé que le violoniste nous accompagnait au chalet, j’étais certain que l’ours suivrait.

Au chalet, j’ai pouffé en apercevant la peluche souriante assise sur un coussin. J’ai rejoint le violoniste sur la véranda en affichant le même faux sourire figé.

Le violoniste buvait un café. Il m’a parlé gentiment. Il avait dormi comme une bûche et mangé deux croissants avec de la confiture. Ma mère était partie faire des courses au village. Il l’aurait accompagnée, mais elle avait insisté pour qu’il se détende et profite du paysage. Il adorait le lac et les montagnes. Et moi? Était-ce dans mes habitudes de faire la grasse matinée?
Mon sourire persistait malgré moi. Je n’ai même pas réussi à me défaire de mon masque en lui expliquant que je me levais tous les jours à sept heures pour aller à l’école. Je m’haïssais pour ça. J'étais de plus en plus crispé, alors je lui ai posé la question qui me démangeait. Pourquoi trainait-il son ours en peluche partout, comme un bébé?
Il a déposé sa tasse et m’a montré une chaise. Je me suis installé en soupirant, puis j’ai occupé deux chaises : une pour mes fesses, l’autre pour mes pieds. J’ai détesté mon silence.
Tout a commencé avec le regard de l’ours qui était assis avec d’autres peluches dans une vitrine. Quand le violoniste l’a croisé, il ne s’est pas arrêté malgré une impression de déjà-vu. Il a marché, marché, sans se retourner. « J’avais très envie de revenir sur mes pas, mais je ne l’ai pas fait, m’a-t-il raconté. Je me disais que je n’étais plus un bébé. »
En effet, il n’était plus un bébé. Quand il avait cinq ans, il allait déjà tout droit dans sa maison. Sa mère lui a dit : À cinq ans, on n’entre plus dans la chambre de papa et maman ! Plus tard, elle lui a dit : Tu es un grand garçon maintenant. À sept ans, il ne pleurait plus. À huit ans, il mâchait tous ses aliments, un à un. À neuf ans, il ne dérangeait personne et pratiquait son violon au sous-sol. À dix ans, il n’avait plus besoin d’un ours en peluche.
« Ma mère a jeté mon ours en peluche, a-t-il envoyé comme un coup de poing. Elle a affirmé ceci, en s’exprimant comme sa propre mère s’exprimait : Tu n’es plus à l’âge d’avoir un nounours. Je n’ai pas eu le choix de la croire et j’ai retenu mes larmes. »
 « Pour mes parents, il y avait toujours un âge, a repris le violoniste qui semblait absorbé par une musique intérieure. Il y avait un âge où on doit, un âge où on ne peut plus, un âge où on comprend, un âge où on devient. J’ai appris à me surveiller avec l’âge. Mes paroles, mes élans, mes malaises, mes émotions en général semblaient discutables. Mes parents en parlaient en hochant la tête de haut en bas ou de gauche à droite. J’ai vite eu l’âge d’avancer, sans traîner, sans me retourner. On va de l’avant pour être aimé. Un fils qui traîne, les parents ne méritent pas ça, du moins c’est ce qu’ils disent. »
Quand, tout à coup, il s’est interrompu et assuré que je ne m’ennuyais pas, je me suis assis comme il faut sur une chaise. Il a poursuivi avec un bel aplomb.
« En tout cas, j’avais vu l’ours depuis au moins une heure quand, subito, j’ai arrêté, puis j’ai fait demi-tour et je suis revenu sur mes pas. J’ai acheté l’ours et je suis rentré chez moi. »
Sur ces mots, j’ai quitté la véranda, j’ai fait un tour au salon et je suis revenu aussitôt, avec l’ours. Je l’ai installé sur la table, placé de façon à ce qu’on puisse se regarder tous les trois. Il avait deux beaux yeux presque noirs, légèrement enfoncés dans la peluche.
 « Chez moi, je l’ai débarrassé délicatement du papier de soie dans lequel il avait été emballé. J’ai hésité avant de le serrer dans mes bras. J’avais besoin de connaître son histoire. J’ai imaginé sa vie d’enfer dans un camion nauséabond. J’ai imaginé qu’il avait été sauvé, recousu, lavé et teint pour rendre sa peluche flamboyante. Je l’ai imaginé sur un quasi-trône pendant des années, dans le salon d’une dame obsédée par la propreté, et qu’après les funérailles de cette femme, un de ses fils, qui était importateur, avait confondu l’ours à un échantillon – il aurait cru à un prêt de la part de son épouse.  L’ours a donc été, pour ainsi dire, rapporté à l’entrepôt, afin d'être convenablement étiqueté, puis expédié dans une boutique pour être vendu. »
« C’est tiré par les cheveux », ai-je dit.
« Oui, mais grâce à cette histoire, j’ai pu rapprocher l’ours de mon visage et sentir la peluche sur mes joues, sous mon menton, dans ma nuque, comme quand j’étais petit. J’ai serré l’ours dans mes bras et pleuré pendant des heures. Je me suis laissé atteindre intimement. Je suis devenu à la fois un enfant de dix ans et un homme capable de consoler cet enfant, de lui prodiguer de la tendresse et de la compréhension, d’enrayer la machine à cruauté qui se développait dans la tête de l’enfant. J’ai d’abord pleuré en douce, complice encore de mon éducation. Puis de gros sanglots m’ont permis d’en finir avec la violence que j’avais retournée contre moi-même. J’ai donc consolé un bambin de cinq ans. Il avait désappris à tendre les bras, sans pour autant avoir été encouragé à exprimer ses désirs. J’ai consolé le jeune de treize ans dont on s’est moqué, dont la fierté a été tordue, forcée, bafouée, pour devenir une apparence de fierté. J’ai remonté celui de 17 ans qui avait renoncé à tout. Il avait une belle spirale à la place de la tête. C’était un poète, un explorateur, un objecteur de conscience, pas un métronome. J’ai réconforté celui qui a eu envie d’aimer et celui qui a eu l’âge de ne plus croire à l’amour. J’ai calmé l’homme qui avait peur des enfants, qui ne voulait surtout pas en avoir. Je lui ai dit qu’il pouvait maintenant, qu’il ne pratiquera pas l’art héréditaire d’élever les petits. J’ai réorienté l’homme qui se laissait traiter d’égoïste parce que c’était le seul trait de caractère dont il connaissait vraiment le sens, et l’homme pour qui l’attachement passait pour un piège, et celui dont la honte inculquée avait empêché de maudire son père, sa mère et certains pédagogues, pour leur manque de respect et pour avoir trompé ses instincts. »
Pendant une pause, j’ai remarqué ses cheveux gris. Je me demandais quel âge il avait à présent, quand il a soupiré et repris la parole.
« C’était des retrouvailles, Éric. Toute la nuit, j’ai bercé mon ours en peluche. J’ai pleuré de joie. J’ai vu disparaître celui qui a passé le quart de son existence dans des rêveries, pour s’exercer à l’expression de ses émotions véritables. J’ai défié celui dont la colère était dysfonctionnelle, dont la colère n’a résolu aucun problème. J’ai rassuré un être apparemment détaché, un malhabile, en lui disant qu’il se comportait ainsi parce qu’on ne lui avait pas montré la confiance quand il était enfant, et qu’il avait fait son possible jusqu’à présent et qu’il n’était pas trop tard pour créer des liens. J’ai expliqué à un chaud lapin qu’il n’aurait pas pu être fidèle en amour, parce que l’amour, il aurait été incapable de le trouver, il ne savait pas quoi chercher, il ne savait pas à quoi ça ressemblait. J’ai consolé l’imitateur. »
Je fronçais les sourcils. J’ai fixé l’ours, puis le violoniste, l’ours à nouveau et le violoniste encore. J’ai pensé que ce va-et-vient pouvait dire quelque chose.
« Et maintenant, veux-tu savoir pourquoi j’emmène cet ours partout?
─ Il t’a sauvé la vie, non?
─ Oui, mais pas seulement. J’ai encore besoin de lui. Je demeure fragile. Par exemple, Éric, avec ta mère, je ne suis peut-être pas vrai. Je suis trop préoccupé par ce qu’elle voit et ce qu’elle entend quand ça vient de moi. Je crains d’être impertinent, inconséquent, bizarre et incompréhensible. Qu’en penses-tu? Crois-tu qu’elle me comprend? »
Pris au dépourvu, j’ai crispé de nouveau et bredouillé une phrase pour m’excuser de ne pas savoir quoi dire. Ma mère, après tout, ne me comprenait pas non plus.

Le 13 octobre 2015.
Révisé le 17 octobre 2015.
30 octobre: retour à la version du 13 octobre.

Sonate d'automne

L'idée de raconter mon enfance à la manière de Nathalie Sarraute me hante toujours, mais le projet me fait l'effet d'un projet de rénovation. Je n'ai pour ainsi dire aucune idée du temps qu'il me faudra pour le réaliser et je me doute bien que le résultat final ne sera pas ce à quoi je m'attends. L'entreprise est vague et la moindre distraction est prise au sérieux.

L'autre jour, je me suis souvenue de Sonate d'automne d'Ingmar Bergman, non pas du film lui-même parce que je ne l'ai pas vu, mais de ce que j'en savais et du moment où j'en ai entendu parler. Ça s'est passé entre 1985 et 1988 chez ma mère, un lundi soir puisque j’allais dîner chez elle tous les lundis soirs. Les mots et le ton ont été gravés dans ma mémoire.

FRANCINE (l’air étonné) : Tu n'as pas vu ce film?

CHRISTINE (hoche la tête sans exprimer la moindre émotion).

Sonate d'automne, un film d'Ingmar Bergman (1978)
FRANCINE : C'est très spécial. Ce n'est rien d'autre qu’une conversation entre une mère et sa fille qui ne se sont pas vues depuis longtemps. Au début elles s'entendent bien, mais après... elles vont se dire ce qu'elles n'ont jamais dit. C'est dur, tu sais. C’est très dur comme film. C'est bon, par contre. Va le voir, ça en vaut la peine.


Maman qualifiait de "dures" toutes les histoires (films, romans, témoignages...) qui lui présentaient un point de vue différent du sien, dont elle n'avait jamais soupçonné l’existence et qui l'obligeaient à réfléchir. Elle qualifiait de stupides toutes les histoires qui lui offraient un point de vue qu’elle jugeait invraisemblable et auquel elle refusait de réfléchir. Elle aimait intensément ce qui lui donnait raison. D’ailleurs elle s’offusquait « à mort » (une autre de ses expressions) lorsque je n'aimais pas ce qu’elle aimait et répliquait à ma traîtrise avec des insultes auxquelles j'étais habituée. Depuis toujours je me considérais anormale et bizarre, avec des idées « que je me faisais ».

Je n'ai jamais tenté d'en savoir davantage sur Sonate d'automne. J’ai juste conservé ce brin de conversation dans un recoin de ma mémoire, avec d'autres qui détonnaient tout autant. Mais Maman est décédée le 17 avril dernier et ce souvenir ayant surgi à mon esprit si peu de temps après son décès (à peine trois semaines), j'ai senti le besoin d’aller plus loin et le courage d'affronter un fantôme.

Sonate d'automne était disponible à la Grande Bibliothèque. Le manuscrit de Bergman (écrit en suédois) avait été traduit et publié. J’espérais un choc en mettant la main sur le livre. Même un gros choc ! Non pas un traumatisme paralysant, mais un coup de pied au cul pour me donner soit un élan pour écrire 200 pages d'un trait sur mon enfance (à MA manière), soit la possibilité d’éclater en sanglot en suppliant ma mère de revenir pour me prendre dans ses bras et me consoler. Je m'attendais, entre les lignes de Sonate d'automne, à recevoir une compensation ou de l'amour.

Mais non. J’ai mis la main sur le livre et j’ai commencé à le lire avec les prédispositions d’une chercheuse de trésors, mais il ne s’est rien passé au-delà des mots. Certes, l’œuvre est intéressante, mais d’aucune façon elle ne m'a rapprochée de ma mère ou de la fille que je voudrais être. Maman n’a sans doute pas sa place dans les histoires. Avec ses comportements de commandant général, exigeant l’obéissance et le retrait de toute individualité, elle sied dans un jardin de sculptures, froide, figée dans le temps, impropre à la transformation.

J’ai renouvelé l’emprunt à la Grande Bibliothèque. Le livre traine sur ma table. Récemment, j’ai osé avancer l’hypothèse que le commentaire de ma mère ne visait en fait rien d’autre que de me narguer encore une fois sur ma production littéraire de l’époque. J’avais écrit et publié de petits ouvrages d’expérimentation littéraire et, bien que ces textes aient été remarqués dans les milieux concernés, Maman les avait rangés sans réfléchir du côté des invraisemblances. Elle avait par ailleurs oublié de me féliciter, même quand je lui ai annoncé que j’avais obtenu une bourse du Conseil des arts.

J’ai aussi pensé que Sonate d’automne, qu'elle n'avait probablement pas vu jusqu'au bout (ce n'était pas son genre), lui avait donné l’occasion de se venger. Le soir où je lui ai annoncé que j’écrivais et que mon manuscrit avait été retenu, sa réaction immédiate avait été de s’affoler. Elle était certaine que j’avais écrit sur elle ! Ensuite, après que je l’aie rassurée, elle s’est visiblement sentie ridicule. Maman était comme ça : égocentrique et vengeresse. Elle a dénigré toutes les démarches et tous les projets que ses enfants ont entrepris, sauf quand elle en était l’heureux centre et la raison, et dans mon cas, puisque j’étais seule (je suis née longtemps après les autres), elle l’a fait avec plus de zèle et sans que je puisse m’en rendre compte et me défendre.

CHRISTINE : Oui, Maman, tu as fait ça, et moi, maintenant, je n’éprouve rien. (Un silence.) L’attachement, la confiance, ces choses-là, je ne les ai pas apprises, Maman. Le deuil me restera étranger aussi. (Un silence.) J’aurais aimé connaître le deuil. J’aurais aimé pleurer et pouvoir te parler maintenant, pour te dire au moins une fois que je t'aime et que tu vas me manquer. Le deuil… Comme toutes les autres fiertés, tu me l’as enlevé.




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À la manière de...

        ─ Alors, tu vas vraiment faire ça.? «.Évoquer tes souvenirs d’enfance.»… à la manière de Nathalie Sarraute.? C’est étonnant, tu te comportes comme une débutante…


        ─ Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi…

        ─ Des tas de gens n’ont pas hésité à te dire que tu écrivais bien, que tu avais une voix, un rythme, quelque chose… que tu devrais te faire confiance.

        ─ Des passages sont savoureux, c’est vrai. Quelques personnes me l’ont dit, pas des tas, juste quelques lecteurs anonymes sur le Web et quelques éditeurs…  moi-même je m’en rends compte parfois. Mais je suis fatiguée… je n’arrive pas à faire tenir ces passages ensemble. L’amalgame fait toujours défaut.


        ─ Imiter un écrivain ne règlera pas ton problème.! Souviens-toi… pendant trois ans, sous l’influence de…


        ─ Non.! Ne dis rien… j’ai honte.


        ─ Ce qu’il te faut, c’est persévérer. Tu dois habiter ton projet, planifier un horaire de travail et tenir bon. Tu as besoin de discipline, pas d’un modèle.


        ─ Oh, s’il te plait…


        ─ Quand tu commences, tu prends ton élan et ça roule. Mais dès que ça tiraille, dès que ça ralentit, tu te mets à paniquer et tu abandonnes…


        ─ J’ai un problème, un vrai problème avec la persévérance…


        ─ Tu as un problème d’anxiété.


        ─ Bon.! C’est ça… de l’anxiété.! Et à l’origine de cette anxiété, tu trouves quoi, hein.? Mon enfance et une tendance à «.faire littéraire.», deux sujets que Sarraute traite bien dans Enfance. Le premier est la cible (l’objet à atteindre), le deuxième est… comment dire… l’objet à détruire. Laisse-moi donc aller avec cette idée d’«.évoquer mes souvenirs d’enfance à la manière de Nathalie Sarraute.». Je veux tenter l’expérience. Je veux écrire pour moi.


        ─ D’accord, je me tais… d’ailleurs nous savons bien que lorsque quelque chose se met à te hanter…



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Moi, rebelle?

Six ou sept mois après la mission d’Apollo 11 (voir Le fossé), on m’a annoncé le déménagement. Mon père, ma mère et moi allions quitter l'immeuble qui me faisait terriblement honte. Nous allions quitter l'endroit où, en six ans, j'avais appris que j'étais une personne unique et différente et qu'il ne fallait surtout pas que ça paraisse. Quitter l’endroit où j’avais appris les deux façons de penser: la façon extérieure et la façon intérieure. Quitter l’endroit où j'avais appris l'avantage d'avoir une chambre à soi, dont la porte ferme et dont la fenêtre est givrée artificiellement.

La réponse imprévue
René Magritte (1933)
Je ne savais pas – et je ne sais pas encore – comment ni dans quelles circonstances la décision de déménager avait été prise, mais elle avait été prise. Je ne me souviens pas du moment où ma mère m’a appris la nouvelle (je ne crois pas que mon père l’ait fait), ni du ton qu'elle a employé, mais j’ai la conviction que la nouvelle m’a rendue très, très heureuse et que je n’ai fait aucune démonstration de ma joie, de peur d’être obligée de m’expliquer. 

En fait, je ne me souviens que d’une seule et courte scène par rapport au déménagement. Maman l’a initiée en me posant brusquement une question. Maman, je l’ai dit maintes fois, savait user de mots pour mordre, pour gifler et pour transformer son interlocuteur en loque. C’est peut-être pour cela que je me souviens de la scène ; je me souviens clairement de ce genre d’agressions et d’attaques verbales (j’en revis et j’en anticipe constamment). Mais c’est peut-être aussi parce que j’ai répondu à la question avec une froideur et une efficacité sans précédent.

La question de Maman impliquait qu’un ou deux jours plus tôt, elle m’avait demandé d’accompagner mon père qui s’en allait visiter un logis vacant. Elle impliquait aussi que je n’avais argué d’aucune façon. Avoir répliqué qu’une sortie avec Papa m’intimidait aurait été déplacé (vrai – parce que Papa n’était presque jamais sorti pendant six ans – mais déplacé). Avoir répliqué que j'aurais préféré que Maman visite le logis n’aurait pas été acceptable non plus (aurais-je révélé une telle préférence?). Avoir rouspété m’aurait attiré un supplément de honte.

Rue du quartier Rosemont à Montréal
(où nous avons déménagé)
La question de Maman impliquait en somme que j’avais été muette, que Papa avait signé le bail, que Maman avait visité le logis après la signature du bail et enfin, que Maman était déçue, même si le logis était grand et se trouvait sur une rue tranquille, verdoyante en été et peu boueuse en hiver. La question de Maman était donc lourde et incompréhensible. Elle m’a paralysée pendant quelques secondes.

Je ne savais pas lire ce qui se passait sur le visage de ma mère après que la question m’ait été posée. Maman se moquait-elle de moi ? Me narguait-elle ? Son mari avait signé le bail et moi, sa petite, qu’avais-je fait pendant ce temps-là ? Sans farce, qu’avais-je fait ? Aurait-il fallu que je sois grande pour une fois ? Aurait-il vraiment fallu que j’intervienne, quand d’habitude on s’attendait à ce que je m’écrase ? Aurait-il fallu que je mette mon petit poing sur la table, moi qui portais les vêtements que l’on me confectionnait et qui fréquentais l’école que l’on me choisissait ? Franchement ?

En regardant le visage de ma mère où rien ne se passait pendant que la question me fixait, je ne me décidais pas non plus à prendre la parole pour avouer que de toute façon, à mes yeux, n’importe quel logis valait mieux que le logis actuel. Je craignais un sursaut chez Maman, soit une colère avec une accusation classique d’égoïsme, soit un éclat de rire suivi d’un attendrissant « Pauvre Christine, je t’ai bien eue ».

En regardant le visage de ma mère, devais-je commencer par : « Maman, je ne savais pas… », sans connaître moi-même ce qui allait suivre ? Devais-je, pour échapper aux reproches quels qu’ils soient, lui dire : « Maman, j’ai pensé que tu voulais que j’accompagne Papa juste pour être gentille avec lui, comme à toutes les fois que tu me demandes d’être gentille (voir Madame Wanko).? ».

Bref, la scène dont je me souviens est constituée d’un face à face, incluant deux phrases séparées par un intervalle d’une durée de plusieurs secondes, suivi du retrait instantané des troupes maternelles.

─ Comment as-tu pu laisser ton père signer le bail.?

Pause.

─ Maman, je viens d'avoir douze ans.

Surprise, ma mère a pincé les lèvres et quitté la scène sans tarder. 





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Le fossé

Ma sœur parlait volontiers de son enfance. Elle parlait de sa sœur aînée (deux ans plus âgée), de son frère cadet (deux ans plus jeune) et de ses cent coups autour de l’usine et de la carrière de marbre de notre grand-père. Elle parlait de la relation privilégiée qu’elle avait eue avec Papa ; elle était «.sa préférée.» et elle l’accompagnait souvent quand il faisait sa tournée et rencontrait les ouvriers. Moi, à l'époque, je n'étais pas née ni même désirée.

Un jour, j'ai jeté un froid tandis que ma sœur, devant un ami, se lançait dans la description détaillée de ses cachettes interdites, derrière les scieries où l'on taillait le marbre. J’ai pris la parole en regardant ma grande sœur d’aplomb, droit dans les yeux, contrairement à mes habitudes. «.Nous n’avons pas eu les mêmes parents.» , ai-je dit. «.Papa, dans mes souvenirs d'enfance, il est assis derrière le comptoir, dans la tabagie..»

Galatée aux sphères
Salvadore Dali (1952)
Ma sœur a été surprise et un peu bouleversée par ma remarque. Jusque-là, elle avait plutôt cru, comme tout le monde d'ailleurs, que j’avais eu une belle enfance, et mieux, que j’avais été «.gâtée et pourrie.» (j'emploie leurs mots). Elle n’avait jamais pensé que, dans les faits, j’avais juste été «.le bébé.» de la famille, ou plus précisément «.la petite.» qui était née «.longtemps après les autres.» et que les autres voulaient constamment câliner et amuser, à l’époque des risettes. Elle n’a jamais pensé qu’avoir été élevée «.comme un enfant unique.» voulait dire, dans mon cas, avoir été coincée entre un père replié sur lui-même et une mère détraquée et hypocrite, dont l’attention démesurée à mon égard allait de l’extrême autorité à l’extrême infantilisation. Gâtée et pourrie, ces mots ont été ramenés sans cesse par commodité, pour l’aveuglement qu’ils procuraient ; ils ont circulé, tourbillonné autour de moi pendant des années et des années, pour me faire taire et prendre mon trou.

Une autre fois, j’ai fait allusion à mon enfance en présence de mes deux sœurs et du mari de l’aînée. Ce dernier m’avait involontairement tendu la perche. D’après lui, ses beaux-parents – mon père et ma mère – se sont rudoyés et détestés dès leur arrivée au Québec. Entre eux, il y avait eu une escalade. Il y avait eu un cercle vicieux. Maman travaillait à s'en rendre malade pour culpabiliser Papa et Papa faisait celui qui ne le voyait pas. J'étais dans un état second quand j’ai pris la parole. J’ai martelé, sans respirer : «.Oui Et Moi Je Vivais Là.». Mon beau-frère a tiqué parce qu'il n'avait sans doute jamais pensé que j’avais souffert. Quant à sa femme, ma sœur aînée, le sujet ne l’intéressait probablement pas. Elle avait déjà repris sa conversation avec mon autre sœur. A propos de la folie qui m’avait servi d’exemple, les mots étaient entrés dans son oreille et ressortis par l’autre.

petite fille triste
Plus récemment, il a bien fallu que j’évoque un tantinet mon enfance pour expliquer mon indifférence face à la maladie dont ma mère est atteinte (l’Alzheimer). Je l’ai fait par écrit. C’était dans un courriel à l'intention de mon frère que je ne connais à peu près pas (j'avais sept ans quand il est parti pour s'installer à l’autre bout du monde). Je me suis exprimée posément, avec l'idée – qui sait? – d’un rapprochement possible entre nous deux. Après, j’ai survolé la réponse infantilisante et moralisatrice qu'il m’a transmise par la même voie électronique et je ne lui ai plus écrit depuis.

* * *

Maman avait environ soixante-cinq ans et jouissait encore d’une bonne santé quand, tout à coup, en lien à peine avec notre conversation, elle a voulu en parler. Je me souviens des mots exacts et du ton de sa question.: «.T’as eu une belle enfance, hein Christine?.». J’ai été prise au dépourvu et, comme pour toutes les scènes où je suis prise au dépourvu, je me souviens de ce moment d’une manière limpide. Nous étions assises à la table, dans sa cuisine. Maman se trouvait à ma droite. Je regardais devant moi. Aucune réponse ne me venait à l'esprit. J'aimerais dire que les mots se bousculaient dans ma tête, mais non, il n'y avait rien. Je ne pouvais même pas m'en sortir en posant à mon tour une drôle de question (par exemple sur le sens qu'elle veut donner au mot belle) ou une question plus habile, du genre «.T’es curieuse, hein Maman.?.». Je n'avais pas de mots, puis je me suis entendue dire que j’avais haï la tabagie. Maman a alors changé de sujet.

J’ai haï la tabagie, ainsi que le logis qui la surmontait et qu’il fallait que j’appelle «.chez moi.». D'ailleurs je n'ai plus jamais revu l'endroit après le déménagement. Le jour où je me suis décidée de le regarder en passant devant, j'ai eu la surprise de constater que l'immeuble entier – le commerce au rez-de-chaussée et le logis à l’étage – avait été rasé, de même que l’immeuble voisin où l’on vendait des chaussures. À Montréal, à l’intersection des rues Papineau et Beaubien, le coin nord-est s’était complètement transformé ! J’ai failli m’esclaffer.

J’ai haï. J’ai eu honte (voir Dans la poussière).

L'accès au logis, par un escalier, se trouvait à l'arrière du comptoir de la tabagie. Au pied de l'escalier, une carabine était appuyée contre le mur (en cas de hold-up). En haut de l’escalier, un corridor long de quatre mètres environ aboutissait dans une cuisine. Trois portes donnaient dans le corridor : celle de ma chambre (à droite), celle de la chambre de mon frère (à gauche) et celle d’une garde-robe, la seule et unique garde-robe de tout le logis.

La chambre de mon frère (inhabitée sauf la première année) renfermait ce qu’elle pouvait, soit un petit bureau et un lit d’une place. Une fenêtre donnait sur la circulation incessante de la rue Papineau.

Ma chambre renfermait un lit d’une place, un bureau en coin, une armoire et un piano. La fenêtre donnait sur l’endroit que Maman appelait « le solarium ».

Dans la cuisine, on découvrait une autre pièce qui donnait sur la rue Papineau. On appelait cette pièce le salon. Elle renfermait un divan-lit (où Maman et Papa ont dormi pendant six ans), ainsi que deux fauteuils massifs surnommés «.lazy-boy.». Se trouvaient là aussi, obstruant la fenêtre, un buffet et une télévision.

Dans la cuisine, il y avait, dans un coin, le bureau où Papa «.jouait à la bourse.» ; au centre, une table et six chaises ; au mur, quelques étagères pour ranger la vaisselle, ainsi qu’un lavabo. Près du lavabo, on accédait à la salle de bain et au soi-disant «.solarium.». Le solarium n’était pas chauffé (il y faisait froid en hiver), mais on s’en servait constamment. S’y trouvaient la cuisinière et le réfrigérateur, ainsi que des placards pour du rangement (casseroles, boîtes de conserves, etc.) et les malles qui avaient servi au transport de nos affaires depuis l’Europe.

Du solarium, on accédait à l'extérieur par un escalier en bois qui descendait à pic jusque dans une petite cour d’asphalte et de fissures infestées de mauvaises herbes.

La machine à laver se trouvait dans la cave, sous la tabagie. Les plafonds de la cave étaient si bas, que Maman devait se tenir penchée pour laver et suspendre le linge sur des cordes.

Partout dans l’immeuble, j’avais l’impression d’être en danger. Cette impression, je la devais non seulement à la carabine, mais aux barreaux devant la majorité des fenêtres et à un assortiment de bandes étroites, auto-adhésives, de couleur argent, collées aux vitres pour donner l'illusion d'un système d'alarme sophistiqué. Je la devais aussi aux multiples verrous et serrures. Il y en avait à toutes les portes qui ouvraient sur l’extérieur, en bas, au centre et à une hauteur que je ne pouvais pas atteindre. Il y avait aussi des barres et des tiges de métal déposées dans les sillons des fenêtres et en travers des portes. Nous n’aurions pas eu le temps de sortir si le feu avait éclaté pendant la nuit. Nous aurions brûlé, mais mon père craignait les intrus et les voleurs plus que le feu. Il craignait aussi les kidnappings. Il craignait que je me fasse enlevée comme si nous avions eu l’air riche. Il m'avait même prévenue à plusieurs reprises, que si cela se produisait, il ne donnerait pas l'argent de la rançon, pour décourager les bandits.

J'entendais du bruit sans arrêt. Ça grondait, ça vrombissait, ça crissait. Ces bruits émanaient de la rue Beaubien et, à plus forte dose, de la rue Papineau. Il faut dire que Montréal est une île et qu’il y avait – il y a encore – un pont aux deux extrémités de la rue Papineau : au sud, le fameux pont Jacques-Cartier et au nord, le pont Papineau. Donc des automobiles, bus, camions légers et camions lourds roulaient incessamment dans les deux directions devant l’immeuble et, souvent, devaient freiner et s’arrêter à cause des feux de circulation et des arrêts pour les passagers des bus. Je ne me suis jamais habituée à ce vacarme, pas plus que je ne me suis habituée au va-et-vient de la clientèle.

Le 21 juillet 1969
Une seule fois, le silence a régné. Je me trouvais seule au salon, lovée dans le lazy-boy et je regardais la télévision. Maman et Papa regardaient aussi la télévision, mais au rez-de-chaussée, dans la tabagie qui aurait pu être fermée à cette occasion (elle ne fermait que pendant la nuit, entre 23:00 et 6:00). Aucun client n’entrait. Dehors, aucun véhicule ne circulait. Les sons provenaient seulement de la télé. C’était le 21 juillet 1969 et on nous racontait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un homme marchait sur la lune.



Suivi de: Moi, rebelle ? 






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